« Je ne pratique pas un cinéma direct mais de mise en scène, où l’histoire émerge à partir d’éléments du réel » : entretien avec le cinéaste Régis Sauger

En ce froid mois de décembre, nous sommes allés apprécier la douceur de Marseille à la rencontre du cinéaste Régis Sauder, qui nous partage son approche du genre documentaire avec une appétence pour la mise en scène et un cinéma expérimental.

Régis Sauder a réalisé 5 longs métrages sortis en salles, dont notamment Nous, Princesse de Clèves (Etoile de la Scam, et en compétition à Vision du réel) en 2010, Retour à Forbach (Etoile de la Scam, et en compétition à Cinéma du réel) en 2017, et En nous (Film d’ouverture à Cinéma du réel) en 2021. Il a été également co-président de l’ACID de 2017 à 2019.

Chérine Zidour : Bonjour Régis. Commençons cette interview par votre parcours. Vous êtes originaire de Forbach en Moselle et avez initialement suivi une formation en neurosciences. Pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a conduit vers le cinéma documentaire ?

Régis Sauder : Je n’ai pas tout à fait un parcours classique. Après des études en neurobiologie, j’ai réalisé, au moment de m’engager dans la recherche, que ce n’était pas mon désir le plus profond. Passionné de cinéma en tant que spectateur, j’ai  cherché à me rapprocher de la création cinématographique. Cela m’a conduit à travailler dans la presse écrite, notamment en vulgarisation scientifique, et, de fil en aiguille,  je suis arrivé à la réalisation documentaire.
Mon premier film traitait de la thématique du don d’organes, que j’ai explorée non pas sous un angle scientifique, mais à travers la perspective du lien humain et des rencontres. Il s’intéressait notamment à la coordinatrice du don de l’hôpital Beaujon et à son interaction avec les familles des personnes récemment décédées en état de mort encéphalique.

C’était vraiment une façon, par le tropisme scientifique, d’arriver vers un film  centré sur le dialogue et la rencontre. Ça a marqué le début de plusieurs années de réalisation, d’abord pour la télévision, puis, grâce aux ateliers de la FEMIS, j’ai eu l’opportunité de faire des documentaires pour le cinéma. J’ai réalisé cinq documentaires pour le grand écran et une dizaine au format plus court.

C.Z : Vous avez déclaré que le documentaire est “le lieu de la recherche et du développement”. Pourriez-vous nous expliquer ce que cette idée représente pour vous et comment elle s’applique à votre travail ?

R.S. : Je pense que c’est un lieu de recherche cinématographique, plus libre dans la forme et l’expression narrative. Ce cinéma, qui nourrit également la fiction, permet des approches plus audacieuses.  Il y a autant de formes, presque, que de cinéastes. Et nous avons la chance de bénéficier d’un système de financement qui soutient le cinéma d’auteur et de création, permettant d’imaginer des formes toujours renouvelées, avec une attention portée à la parole, à l’image et à la mise en scène. En ce sens, c’est comparable à un laboratoire de recherche et de développement, un lieu d’expérimentation qui enrichit le cinéma dans son ensemble.

C.Z : Justement, parlons de la mise en scène dans Nous, princesses de Clèves tourné au lycée Diderot en 2009 dans les quartiers nord de Marseille. Qu’est-ce qui vous a motivé à utiliser ce classique comme point de départ, pour explorer des problématiques sociales, d’identité et de transmission ? 

R.S. : L’origine du projet s’ancre profondément dans le réel. Je partage ma vie avec une professeure de français qui, à l’époque, enseignait au lycée Denis-Diderot. Dans sa pratique, elle travaillait beaucoup avec ce texte qui résonne particulièrement auprès des adolescents. Il raconte l’histoire d’une jeune fille de 17 ans traversée par toutes les émotions et questionnements propres à cet âge, les relations familiales, les sentiments, et l’éveil du désir. Donc bien qu’on ait affaire à une œuvre littéraire, distante de notre époque, elle est traversée par des choses que j’ai cherché à mettre en dialogue avec les récits des jeunes que je filmais.

La question de la mise en scène s’impose, car je ne pratique pas un cinéma direct mais de mise en scène, où l’histoire émerge à partir d’éléments du réel. C’est d’ailleurs le propre du cinéma documentaire pour moi, l’essence même du cinéma documentaire. Nous avons donc mis en scène ce texte en créant des dispositifs permettant à chacun de s’exprimer librement et créer un espace d’énonciation de leurs propres parcours de vie et d’adolescence.

Ce projet était aussi une nécessité, s’emparer de cet espace pour exprimer des choses, loin des représentations stigmatisantes des jeunes de banlieue, qui étaient déjà dominantes à l’époque. C’est ça qui se joue. proposer un autre regard, un pas de côté, pour montrer qu’il y avait bien d’autres récits à raconter sur cette jeunesse.  Les jeunes ont rapidement compris que leur parole, dans le film, serait respectée, mise en lumière, et valorisée. Cet élan a créé un enthousiasme partagé, qui n’était pas seulement celui du cinéaste capturant une parole, mais aussi celui d’une démarche artistique. L’interprétation du texte a permis à ces jeunes de proposer une lecture personnelle et contemporaine de ce classique de la littérature française. Ils en ont offert une réinterprétation très moderne et on l’entend d’autant mieux, ce texte-là.

C.Z. : Comment établissez-vous une relation de confiance avec les personnes que vous filmez, surtout lorsqu’elles partagent des récits personnels ou douloureux ? Mais également, comment maintenir ce lien dans le temps ? Puisque vous avez retrouvés 10 ans plus tard les protagonistes de Nous, princesse de Clèves pour le documentaire En Nous, dans lequel vous établissez une narration à la fois intime et politique. 

R.S. : L’allié du cinéma documentaire, c’est le temps, le temps long. On ne peut pas imaginer élaborer un film sans avoir passé du temps avec les personnes filmées. C’est vraiment la recette pour, à un moment, imaginer qu’une parole puisse se dégager de la rencontre. On ne pose pas sa caméra devant quelqu’un en espérant qu’il raconte sa vie. Ça appartient à d’autres formes de représentation. Le cinéma documentaire, c’est vraiment trouver le temps pour qu’à un moment quelque chose puisse advenir. C’est vraiment créer un espace pour que la parole puisse s’énoncer. C’est le temps qui est l’allié de cette confiance qui se construit et du contrat qui est passé entre le filmeur et le filmé. C’est-à-dire qu’on savait de quoi on allait parler. Le film s’est construit avec eux, dans une démarche collaborative, grâce à un temps long, au cours duquel l’étude du roman leur a permis de réfléchir à ce qu’ils souhaitaient exprimer.C’est ce lien, bien plus vaste et plus profond que l’œuvre elle-même, qui m’a permis de retrouver ces jeunes 10 ans plus tard ensuite pour « En Nous ».

C.Z. : Les thématiques du territoire et de la mémoire occupent une place centrale dans vos films. Dans Retour à Forbach, vous revenez dans votre ville natale, marquée par le chômage et un vote massif pour le Front National. Pourquoi avez-vous choisi de dresser un état des lieux 30 ans après votre départ ?

R.S. : Là aussi, c’est comme si, d’une certaine manière, je me sens appelé par une situation qui est ce basculement au moment des élections municipales de 2014. Une émotion profonde m’a traversé, nourri par mes souvenirs complexes de cette ville. Forbach, pour moi, n’a jamais été univoque : c’était à la fois un lieu marqué par la dureté et la souffrance, mais aussi par le partage, la cohabitation entre les différentes cultures qui ont toujours été présentes dans cette ville minière, et qui a accueilli beaucoup d’immigration.  Ce moment de bascule politique m’interpelle et je me suis dis “j’ai sans doute quelque chose à dire, de ce que j’ai vécu là-bas, de qui j’ai laissé derrière moi”.

En revenant à Forbach, j’ai retrouvé des gens qui, contrairement à moi, y sont restés, et cela a initié un dialogue. Ce film ne pouvait pas simplement consister à recueillir leurs paroles. Il fallait que je m’implique aussi, dans un échange réciproque : leurs récits contre le mien, y compris dans leurs dimensions les plus sombres. Je ne me suis pas levé un matin en me demandant le sujet de mon prochain film, je me suis vraiment senti appelé là-bas. C’est d’ailleurs ce que traduit l’une des dernières phrases du film : « C’est un territoire qui m’a habité et qui continue de m’habiter”. Pour moi, le cinéma c’est précisément cela : le sentiment d’avoir quelque chose à dire et la quête d’un langage, d’images et de mots pour l’exprimer. Retour à Forbach est construit autour d’images nourries par mes souvenirs d’enfance,  soit d’un lieu, soit d’une couleur. Au printemps, je filmais les coquelicots, les branches rouges de cerise et ce sont les images que j’avais en moi. Par le cinéma, je pouvais retrouver des émotions de l’enfance, joyeuses et sombres, et les inscrire dans ce récit.

C.Z. : Quels sont vos prochains projets ? 

R.S. : Je travaille actuellement  sur un projet de fiction qui est un peu un prolongement de Retour à Forbach. Ce nouveau récit s’élabore à partir d’expérience familiale et de ce territoire. Dans mes films, la question du territoire occupe une place centrale, toujours traversée par des problématiques sociales et enrichie par des thématiques qui dialoguent entre les œuvres.

Cette fois, il ne s’agit pas d’un simple retour, mais d’une nouvelle exploration de la frontière franco-allemande, et ce qu’elle charrie à la fois d’histoire et des possibilités d’observer la situation d’une Europe très conflictuelle, avec un pressentiment de guerre en toile de fond.

C.Z. : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes cinéastes qui souhaitent se lancer dans le documentaire ?

R.S. : Je pense que c’est très important de vivre des expériences, de s’ancrer dans la vie, de continuer à faire en sorte que le cinéma puisse dialoguer avec des vécus extérieurs à lui-même. Et qui passent par la pratique d’ateliers, de transmission, par l’éducation populaire, par une forme de partage.

Je pense qu’on ne peut pas concevoir le documentaire sans un vécu personnel qui alimente les récits à venir. Ce cinéma ne peut être nourri que par la vie, par des expériences vécues, qu’elles soient locales, qu’elles portent nos histoires familiales, nos rencontres ou nos voyages.  À chacun son expérience, son territoire, son émotion, il faut être tout à fait attentif à ça.  C’est une forme de prolongement du journal de bord, du journal intime.  C’est là que le cinéma documentaire prend racine, dans l’écoute des autres et la lecture des œuvres qui nous précèdent. Il s’agit d’être ouvert aux autres, de vouloir les rencontrer et de faire en sorte que ces rencontres soient fructueuses pour faire naître des images et des films.